Comment la mode de « l’Orientalisme » a fait la fortune du père de Ruth….

Nous sommes en 1891, Haim Isaac Bessoudo est alors un garçon de 12 ans vivant à Istanbul dans une famille juive séfarade aisée d’origine espagnole, bien implantée dans la société ottomane, son père est banquier.

Femmes d’Alger dans leur appartement- Eugène Delacroix 1834

1891 est aussi l’année de la première exposition importante consacrée aux tapis d’Orient à Vienne. Le goût des européens pour tout ce qui vient du Levant, « l’Orientalisme », se manifeste dès le début du XIX ème siècle, que ce soit sous la forme littéraire ou picturale.

Certains tableaux de la Renaissance, notamment des peintres vénitiens, offrent des représentations de tapis d’Orient dès le XV ème et le XVI ème siècle car, à cette période, les commerçants de Venise échangent des produits précieux avec l’Empire Byzantin par voie maritime.

« Saint Antoine faisant l’aumône » Lorenzo Lotto- 1542 


Les historiens d’art voyagent vers l’Orient pour parfaire leurs connaissances et publient des articles et des livres sur ce sujet, ils ramènent des tapis, puis les collectionneurs et les simples voyageurs curieux, s’y rendent à leur tour. Dans le dernier tiers du XIX ème siècle, les plus beaux spécimens et collections seront déplacés dans des musées comme celui des Arts Décoratifs de Berlin.

Les tapis d’Orient font alors partie des collections princières en Europe. Ils décorent aussi les salons des bâtiments administratifs comme les ambassades et consulats, ils ornent les appartements des bourgeois aisés voulant se distinguer par un intérieur exotique.

Le salon de la Princesse Mathilde Bonaparte – 1867

En matière de décoration, le tapis oriental se pose à terre, mais peut aussi servir à recouvrir des divans, des tables, ou des coffres.

Le divan de Sigmund Freud (1856-1939)

Tous les amateurs de tapis sont curieux des techniques de tissage, des provenances multiples et des innombrables motifs. Certains tentent de perfectionner les métiers à tisser européens pour reproduire ces magnifiques tapis mais aucun ne parvient à égaler le travail des habiles artisans orientaux ( les arméniens sont les plus doués pour ce travail): les nombreuses contraintes techniques liées aux principes de nouage sophistiqués, le secret des teintures naturelles, les qualités des différents fils et les différents motifs à base mathématique et géométrique ne sont pas facile à reproduire.

Publicité magasin Haim Bessoudo – Hambourg 1910

Le succès des tapis orientaux vient de cette nouveauté qu’ils ne racontent pas d’histoire, pas de scènes figuratives, pas de perspectives ; ils sont purement décoratifs, au contraire de la production des tentures, tapis et tapisseries européennes comme dans les manufactures de Beauvais, d’Aubusson ou de La Savonnerie par exemple.

Nous retrouvons donc Haim Isaac Bessoudo, le père de Ruth, au début du XX ème siècle, faisant de l’import-export de marchandises d’Orient et plus spécialement de tapis, à Hambourg. Cette ville portuaire, qu’on appelle la ville hanséatique car appartenant à la Ligue des Marchands de la Hanse ( du vieil allemand « Hansa » qui signifie « corporation ») en Europe du Nord depuis le moyen âge, possède alors un gigantesque quartier d’entrepôts en zone franche appelé « Speicherstadt ». Il a été progressivement construit sur plusieurs canaux entre 1885 et 1927.

Ces entrepôts regorgent de marchandises diverses amenées par des bateaux à vapeur. Des compagnies maritimes relient Hambourg et d’autres grands ports du nord de l’Europe à plusieurs grandes villes du bassin méditerranéen jusqu’au détroit du Bosphore à Istanbul.



La compagnie la plus importante à l’époque s’appelle la « Deutsche Levante Linie », elle est crée en 1889. Ses gros bateaux à vapeur transportent des passagers et du fret commes des tissus, du bois, des tapis, des épices, du cuir, du papier, du tabac, des céramiques…Ces marchandises alimentent les boutiques de la ville de Hambourg et de ses environs.

Parmi ces magasins figure celui à la belle devanture du père de Ruth, au centre ville de Hambourg. Cette entreprise d’import-export a été fondée en 1894 par des membres de sa famille. Haim Isaac Bessoudo les a rejoint d’Istanbul à Hambourg pour travailler avec eux; peut-être, à cette occasion a t-il voyagé sur l’un des bateaux de la Deutsche Levante Linie…

Devanture du magasin d’import-export tapis d’Orient de la famille Bessoudo à Hambourg    -début du XX ème siècle-


Voici une petite anecdote qui illustre bien l’attrait des européens pour les magnifiques tapis d’orient: en 1917, le sultan ottoman Mehmed V se voit remettre en décoration la Croix Hanséatique par le sénateur de Hambourg Max Predöhl en reconnaissance et mérite pour l’appui de l’Empire Ottoman aux côtés de l’Allemagne pendant la Première Guerre Mondiale.En 1918, en remerciement, le sultan offre au sénat de Hambourg un très beau et très précieux tapis en soie de la célèbre manufacture ottomane de Hereke.

Guillaume II de Prusse, Mehmed V sultan ottoman, François Joseph d’Autriche               1914-1915

Ce tapis a aujourd’hui malheureusement disparu. On pense qu’il a été détruit pendant les bombardements de la terrible « opération Gomorrhe » de 1943 qui a détruit une grande partie de la ville de Hambourg.

tapis Hereke ancien

L’entreprise d’import-export d’Haim Isaac Bessoudo sera florissante jusque dans les années 1930. L’avènement d’Hitler comme chancelier et la persécution des juifs provoquera sa chute… et sa fuite au Maroc.

Les entrepôts de Speicherstadt à Hambourg

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